La nature, ressource en santé mentale la plus négligée au Canada?
Gouvernement et politiques
Ce n’est pas nouveau : de nombreuses personnes au Canada sont confrontées à des problèmes de santé mentale et les services publics peinent à répondre à la demande. Mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que l’une des ressources les plus négligées se trouve juste sous notre nez : la nature.
La plupart d’entre nous en avons déjà fait l’expérience : la promenade en forêt qui apaise un esprit tourmenté, la pause sur le bord d’un lac qui nous ramène à l’essentiel après une dure journée… Passer du temps dehors nous laisse souvent plus calmes et plus concentrés, et mieux à même de faire face aux difficultés de la vie.
Plus fréquent qu’on ne le pense
- 1 personne sur 5 est touchée par un problème de santé mentale.
- À 40 ans, 1 personne sur 2 souffre d’un trouble de santé mentale ou en a déjà souffert.
En savoir plus (anglais)
Alors, pourquoi la nature est-elle si rarement considérée comme une ressource pour la santé mentale?
Des millions de Canadiens et Canadiennes éprouvent du stress, de l’anxiété, de l’épuisement professionnel, de la solitude et bien d’autres problèmes de santé mentale. En réponse, les gouvernements, les communautés et les prestataires s’efforcent d’améliorer l’accès aux services et de mieux répondre aux besoins de la population.
La nature fait elle aussi partie de l’équation, comme le confirment les données scientifiques : elle ne fait pas que nous faire du bien, mais joue un rôle essentiel dans notre bien-être (voir comment). Selon une analyse (anglais), les bienfaits des aires protégées pour la santé mentale représentent chaque année des billions de dollars à l’échelle mondiale. Investir dans la protection de la nature, c’est aussi investir dans la santé des populations.
Pourtant, malgré ces constats, la nature est rarement intégrée aux stratégies globales en matière de santé mentale. Nous avons demandé au Dr Owen Wiseman, médecin de famille qui s’intéresse depuis longtemps aux liens entre la santé, le bien-être et notre environnement, de nous faire part de son point de vue.
Q : « Pourquoi les scientifiques et les professionnels de la santé s’intéressent-ils de plus en plus aux liens entre la nature et la santé mentale? »
R : Dans notre pratique clinique, on passe beaucoup de temps à se demander ce qui se passe à l’intérieur d’une personne. Les recherches sur la nature nous rappellent qu’il faut aussi nous demander ce qui se passe autour d’elle. Les endroits où elle habite et passe ses journées influencent sa santé tout au long de sa vie.
Ces bienfaits que bon nombre d’entre nous ont déjà ressentis sont de plus en plus confirmés par la recherche scientifique. Les études continuent de montrer que la nature joue un rôle important dans la santé mentale et le bien-être.
Les bienfaits de la nature
- L’influence de la nature commence avant même la naissance. Des études (anglais) montrent que le fait de vivre à proximité d’espaces verts pendant la grossesse est associé à une croissance fœtale plus saine et à une réduction du risque d’insuffisance pondérale à la naissance pouvant atteindre 21 %.
- Une étude nationale (anglais) auprès de plus de 108 000 adultes en Suède a révélé que les personnes qui bénéficiaient d’un meilleur accès aux espaces verts près de chez elles étaient moins susceptibles de commencer à prendre des antidépresseurs.
- Une recherche (anglais) menée auprès d’un million de personnes au Danemark a montré que les enfants ayant grandi dans les quartiers où la nature se faisait la plus rare présentaient un risque 55 % plus élevé de développer certains troubles psychiatriques plus tard dans leur vie.
Bien plus que de simples espaces verts

Toutes les expériences en nature ne se valent pas.
Une recherche a montré (anglais) que la qualité du milieu naturel compte aussi. Les milieux naturels sains, riches en biodiversité et écologiquement intacts procurent souvent davantage d’effets réparateurs — comme une diminution du stress, une amélioration de l’humeur, une plus grande détente et une meilleure clarté mentale — que les environnements fortement modifiés ou très urbanisés.
Les raisons sont étonnamment simples. À l’inverse de nombreux environnements bâtis qui sollicitent constamment notre attention, les milieux naturels la mobilisent de manière plus douce, ce qui permet à l’esprit de ralentir, de récupérer et de profiter du moment présent.
Les psychologues de l’environnement Rachel et Stephen Kaplan ont appelé ce phénomène la « fascination douce » : un état dans lequel notre attention se tourne doucement et sans effort vers le monde naturel. À l’inverse de la frénésie constante des courriels, des notifications, du trafic et des échéances, la nature offre à notre esprit l’occasion de se reposer et de refaire le plein d’énergie.
Les aires protégées offrent précisément ce type d’expérience.
En protégeant de vastes territoires relativement intacts, les aires protégées créent des espaces où l’on peut échapper au bruit, à la pollution lumineuse, aux foules et aux pressions de la vie quotidienne. Elles offrent des espaces propices à la réflexion, à la solitude et aux loisirs, ainsi que la possibilité de renouer avec quelque chose de plus grand que soi.
Mais qu’est-ce qui distingue au juste les aires protégées des autres types d’espaces verts?
Un parc de quartier offre un accès facile à la nature. Une aire protégée, en revanche, offre une expérience complètement différente : l’immersion. Il y a tout un contraste entre simplement regarder la nature et sentir, même brièvement, que l’on ne fait qu’un avec elle. Les Japonais ont un mot pour décrire ce sentiment : yūgen (幽玄), cette sensation de se trouver face à un paysage, vaste ancien et indicible.
Dr. Owen Wiseman
Et si on voyait les aires protégées autrement?

Le rôle essentiel des aires protégées dans la conservation de la faune, la protection de la biodiversité et le maintien de l’intégrité écologique est reconnu depuis des décennies. Sans nier l’importance vitale de ces fonctions, pourquoi ne pas aussi considérer les aires protégées comme un investissement dans notre santé?
Les aires protégées sont uniques parce qu’elles génèrent de nombreux bienfaits à la fois. Le même investissement qui protège un habitat faunique peut aussi multiplier les possibilités de loisirs, renforcer le bien-être communautaire, favoriser les liens culturels, aider les communautés à s’adapter aux changements climatiques et créer des milieux de vie plus sains. Peu d’investissements publics permettent de générer une gamme aussi vaste de retombées environnementales, sociales et économiques.
Bien sûr, les aires protégées ne remplaceront jamais les hôpitaux, les thérapeutes, les traitements et les autres services essentiels en santé mentale. Cependant, elles peuvent agir en amont pour favoriser la santé mentale et physique et réduire le recours aux soins.
Autrement dit, elles peuvent s’inscrire dans une approche préventive de la santé et du bien-être.
Cette notion de prévention est au cœur de la réflexion du Dr Owen Wiseman sur les liens entre la nature et la santé.
Q : « Vous parlez souvent des liens entre la nature et la santé sous l’angle de la prévention. Qu’est-ce que cela signifie concrètement? »
R : Je dis toujours que les villes malades rendent les gens malades. Nous aurons toujours besoin d’hôpitaux, de médicaments, de thérapeutes et de médecins. Mais la population la plus en santé n’est pas nécessairement celle qui possède le meilleur système de santé. Selon moi, c’est celle qui vit dans une société où l’on fait le nécessaire pour réduire au minimum les raisons d’y avoir recours. Si on veut réellement faire de la prévention, il faut regarder au-delà du système de santé lui-même. Une communauté en santé commence par un milieu de vie plus sain.
Alors que le Canada cherche à renforcer la santé et la résilience des communautés, la nature mérite sa place dans le débat.
Protéger la nature, c’est investir dans la santé humaine

La santé mentale ne se cantonne pas aux cliniques, aux hôpitaux et aux cabinets de psychologues.
Elle est aussi influencée par les lieux où l’on vit, travaille, se rassemble et se ressource.
En plus de contribuer à conserver la faune, à préserver la biodiversité et à renforcer notre résilience face aux changements climatiques, les aires protégées répondent aussi à un besoin profondément humain : ralentir, prendre le temps de réfléchir, prendre du recul et renouer avec le monde naturel.
Protéger la nature, c’est bon pour les écosystèmes, la faune, la flore… et pour nous aussi.
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