Une force de la nature?
Économie | Gouvernement et politiques
La nouvelle stratégie de conservation du Canada : un pas en avant, accompagné de flous qui soulèvent des questions.
Le 31 mars, le gouvernement fédéral a dévoilé son plan tant attendu intitulé « Une force de la nature : la stratégie du Canada pour protéger la nature », qui prévoit un investissement de 3,8 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années.
Cette annonce mérite d’être saluée à bien des égards. Si nous en sommes arrivés là, c’est notamment grâce au travail assidu de nombreuses personnes extrêmement dévouées, qui méritent toute notre gratitude. Cela dit, la nouvelle stratégie comporte des changements structurels importants par rapport aux programmes précédents en matière de protection de la nature, rendant difficile toute comparaison directe avec les annonces antérieures; il reste donc des questions à éclaircir, et seul le temps nous permettra d’y trouver réponse.
Partant de là, j’ai voulu creuser un peu pour voir comment cette stratégie pourrait se traduire en termes de conservation des terres et des eaux douces à travers le Canada.
Un engagement de 3,8 milliards de dollars pour protéger la nature, un soutien accru aux initiatives de conservation menées par les Peuples autochtones et une reconnaissance de la valeur économique des écosystèmes.
Des retards dans le financement ont bloqué des projets essentiels et causé des pertes d’emplois.
Comment les fonds seront-ils affectés pour faire avancer la conservation?
LES BONS CÔTÉS
D’entrée de jeu, l’enveloppe de 3,8 milliards de dollars d’ici jusqu’en 2031 représente un investissement majeur dans la nature. Le gouvernement réaffirme ainsi clairement son engagement à protéger les terres et les eaux qui revêtent une importance écologique et culturelle, afin que les générations futures puissent en profiter.
Gardiens autochtones et conservation menée par les PEUPLES Autochtones
Un des points forts est l’engagement à renouveler et à élargir le programme des Gardiens autochtones. Ce programme a fait ses preuves, comme en témoignent les 200 gardiens autochtones à travers le Canada qui veillent sur les terres et les eaux de leurs Nations. C’est donc rassurant de savoir que le programme à contribuer à la protection de la nature et au bien-être des communautés pendant de nombreuses années encore.
On note également un engagement renouvelé en faveur de la conservation menée par les Peuples autochtones, thème qui revient tout au long de la stratégie. Les Premières Nations, les Inuits et les Métis sont des acteurs clés de la conservation au Canada, et je trouve super important que leur rôle soit reconnu dans la stratégie.
Soutenir la faune, les terres et les eaux

Les investissements fédéraux consacrés à la gestion des espèces en péril, comme le caribou des bois et des oiseaux (p. ex. la chevêche des terriers), et à l’application des dispositions législatives en la matière sont essentiels à la protection et au rétablissement de ces espèces au Canada. Les cinq dernières années ont été riches en enseignements, et on accueille favorablement les engagements à long terme dans ce domaine énoncé dans la stratégie « Une force de la nature ».
Bassin de la rivière Seal
Un trésor naturel à protéger
- 50 000 km2
- Habitat de plus de 25 espèces en péril, telles que le carcajou, l’ours blanc, le grizzli et le caribou
- Stocke 1,7 milliard de tonnes de carbone dans ses sols, ses milieux humides et ses tourbières – soit l’équivalent de 8 ans d’émissions de gaz à effet de serre *
De plus, des fonds seront alloués pour faire du bassin versant de la rivière Seal une aire protégée et de conservation autochtone (APCA) et une réserve de parc national. On parle ici de l’un des plus grands bassins versants intacts au monde, et l’un des rares endroits où les écosystèmes continuent de fonctionner à cette échelle, presque sans perturbation.
Le bassin de la rivière Seal sert d’habitat à 261 espèces répertoriées, et ses vastes milieux humides et puits de carbone contribuent à l’atténuation des effets des changements climatiques. Les Dénés et les Cris sont des peuples profondément enracinés dans ce territoire.
Même s’il reste du travail à faire avant que cette l’APCA et la réserve de parc national voient le jour, le récent engagement financier montre clairement que les efforts vont dans la bonne direction.
* Sealriverwatershed.ca (en anglais)
L’Alliance du bassin versant de la rivière Seal (en anglais) continue de piloter les efforts de protection à titre de représentante de la Première Nation des Dénés de Sayisi, de la Première Nation des Dénés de Northlands, de la Première Nation de Barren Lands et de la Nation crie d’O-Pipon-Na-Piwin, tout en collaborant avec le gouvernement du Manitoba et Parcs Canada, et en bénéficiant du soutien de partenaires tels que la SNAP Manitoba (en anglais).
Découvrez certaines des espèces en péril que nous essayons de protéger dans la région dans ce billet de blogue signé SNAP MB (en anglais).
Développement respectueux de l’environnement
Un ordre de priorité clair
- Éviter les impacts.
- Lorsque les impacts sont inévitables, en minimiser les gravité.
- Restaurer les zones endommagées à leur état d’origine ou à un état similaire.
- Utilisez la compensation environnementale uniquement en dernier recours.
La hiérarchie des mesures d’atténuation est considérée comme un outil essentiel pour l’avenir du développement au Canada, car elle offre un cadre permettant de réduire l’impact des projets sur la nature et la faune.
Un tel cadre faisait défaut au Canada jusqu’à présent, de sorte que la dégradation de la nature était trop souvent considérée comme un malheureux prix à payer pour le développement. La mise en œuvre de cette initiative sera un grand pas en avant.
Tenir compte de la valeur de la nature
La nature soutient nos moyens de subsistance, les économies locales, les cultures et notre bien-être.

Dans son allocution prononcée lors du lancement de la stratégie « Une force de la nature », le premier ministre Carney a mentionné les milliards de dollars que les sites de Parcs Canada apportent au PIB canadien, ainsi que la contribution essentielle des « services écosystémiques ». Il s’agit de systèmes naturels qui filtrent notre eau potable, purifient l’air, protègent nos communautés contre les phénomènes météorologiques extrêmes, tels que les inondations et les feux de forêt, et bien plus encore.
Et pourtant, selon les pratiques comptables au Canada, une terre qui ne fait l’objet d’aucune transaction de vente ou d’achat… ne vaut rien. En d’autres termes, lorsqu’un décideur réfléchit à la pertinence de soutenir un projet minier ou toute autre activité dommageable pour la nature, il pèse souvent la valeur économique potentielle du projet par rapport à la dégradation de la nature, qui, elle, ne présente aucun intérêt financier.
Dans sa stratégie « Une force de la nature », le gouvernement s’engage à mettre en place un groupe de travail sur la comptabilité du capital naturel, qui consiste à quantifier de manière formelle la valeur de la nature afin qu’elle soit reconnue à la fois comme un actif économique et un actif environnemental. Cette approche reconnaît que des terres et des eaux saines procurent des avantages concrets et mesurables aux communautés de tout le pays. Elle démontre par ailleurs que les autorités canadiennes misent sur une stratégie économique intelligente qui investit dans la nature pour favoriser notre prospérité collective.
Pensez-y… s’il fallait payer pour les nombreux services que la nature nous rend, la facture s’élèverait à des centaines de milliards de dollars chaque année.
Même si un système de comptabilité du capital naturel n’est pas parfait, car la nature est bien sûr inestimable, une mise en œuvre adéquate de ce système pourrait générer d’importants changements positifs.
LES REVERS
Le financement arrive tardivement
Tout en nous réjouissant de l’engagement renouvelé du gouvernement envers la nature, il faut reconnaître que cette mesure est arrivée à la dernière minute. Ce délai a interrompu des projets essentiels, freiné l’élan et causé la perte d’emplois pour bon nombre de Canadiens et Canadiennes.
En mars, je me suis rendu à Saskatoon pour participer au « Rassemblement Renouer les savoirs » qui réunit des scientifiques autochtones et non autochtones, des praticiens de la conservation et d’autres intervenants qui œuvrent à la protection de la nature et de la culture dans une perspective éthique.
Pendant les quelques jours passés à la conférence, j’ai discuté avec plusieurs personnes qui m’ont confié qu’elles venaient de perdre leur emploi, ou qu’elles allaient le perdre, faute de fonds pour maintenir leur poste. La même situation se reproduisait partout au pays à l’approche du 31 mars, date d’expiration de l’ancien financement destiné à la nature.
Certains de ces emplois pourraient être rétablis, maintenant que de nouveaux financements ont été annoncés. Toutefois, le mal est déjà fait, et il faudra peut-être des mois avant que la nouvelle enveloppe soit disponible. En attendant, des personnes se retrouvent sans emploi sans savoir comment elles vont payer leurs factures.
Oui, ce nouveau financement est une bonne nouvelle. N’empêche, cette situation déplorable aurait pu être facilement évitée si la stratégie « Une force de la nature » avait été annoncée plus tôt.
LES ZONES GRISES
Les AMCEZ font le gros du travail
Exemples d’AMCEZ qui fonctionnent
Un vaste site militaire dont la forêt est préservée à des fins d’entraînement, et qui offre également un habitat essentiel à la faune sauvage.
Et d’autres qui… ne devraient pas compter
Une forêt ancienne coupée à blanc, puis replantée selon des méthodes non durables.
Selon la stratégie « Une force de la nature », le Canada protégera 8 % de son territoire « en renforçant les partenariats et en recourant à des outils innovants », notamment d’autres mesures de conservation efficaces par zone (AMCEZ), et « en explorant d’autres possibilités dans divers paysages ».
Les AMCEZ sont des sites qui n’étaient pas initialement destinés à la conservation, mais qui, en fin de compte, atteignent ces mêmes objectifs à long terme. Lorsqu’elles sont utilisées correctement et dans le respect des normes établies (en anglais), elles représentent un outil de conservation non négligeable. En revanche, si elles sont mal utilisées, elles peuvent fausser les objectifs de conservation en présentant de progrès illusoires et en dissimulant les véritables problèmes.
Il nous faudra suivre de près la manière dont les AMCEZ et les autres outils seront mis en œuvre pour atteindre les objectifs de protection de la nature.
Quelle sera la réelle incidence du financement?
La stratégie « Une force de la nature » regroupe le financement de divers programmes liés à la nature, ce qui rend difficile toute comparaison avec les engagements précédents. Même si le financement global est substantiel, certains programmes de conservation essentiels voient leur budget diminuer. Ce n’est pas une surprise, étant donné que le Canada continue de traverser les turbulences imprévisibles du contexte géopolitique et économique actuel. On devra donc se donner du temps pour évaluer toutes les retombées du financement.
Dans mes réflexions, je me penche essentiellement sur les retombées de la stratégie pour la conservation des terres et des eaux douces, mais d’autres questions restent en suspens par rapport à la conservation des océans et la SNAP Canada s’exprimera prochainement sur la question.
Les zones grises devraient s’éclaircir dans les mois et les années à venir, et nous suivrons cela de près.
LA VOIE VERS 2030 ET AU-DELÀ
Dans l’ensemble, « Une force pour la nature » apparaît comme une avancée majeure pour la conservation des terres et des eaux douces au Canada. Son potentiel est énorme, mais le travail à accomplir demeure considérable. Une mise en œuvre rigoureuse et efficace s’impose pour nous permettre de rester sur la bonne voie vers l’objectif de protéger 30 % de la nature d’ici 2030.
Au cours des prochaines années, la SNAP Canada continuera de veiller à ce que le gouvernement respecte ses engagements, de manière à ce que la stratégie « Une force de la nature » soit mise en œuvre efficacement, dans l’intérêt de toute la population canadienne.
Article rédigé par :

Chris Rider
Directeur national, Conservation
SNAP Canada

