Un secteur de la croissance caché aux yeux de tous : la nature comme richesse publique
Conservation
Les budgets des gouvernements sont des déclarations politiques. Voici ce qu’ils pensent de la nature…
Le Canada sait comment investir à grande échelle.
Lorsque les gouvernements décident que quelque chose est essentiel à la sécurité nationale et à la croissance économique, ils élaborent des stratégies à long terme, créent des fonds dédiés et mobilisent des milliards de dollars. La nature reçoit rarement le même traitement, malgré les engagements internationaux et nationaux du Canada en matière de protection.
Ce n’est pas parce que la nature manque de soutien public ou de valeur économique. Les Canadiens et les Canadiennes comprennent que la santé des forêts, des océans, des terres humides et des parcs contribue à leur identité et à leur bien-être. Mais les budgets publics continuent de traiter les aires protégées et conservées comme des programmes environnementaux facultatifs, ce qui en fait des cibles faciles pour les retards et les coupes lorsque les budgets se resserrent.
Les budgets sont des déclarations politiques qui montrent quels problèmes les gouvernements considèrent comme urgents, quels actifs méritent un soutien à long terme, et quels engagements peuvent attendre.
Largement appréciée, mais insuffisamment valorisée
La nature est l’un des biens publics les plus utilisés au Canada. Les gens dépendent des aires protégées pour leurs activités récréatives, le tourisme, l’emploi, l’eau potable, les pratiques culturelles et le lien avec le lieu.
Les aires protégées et de conservation du Canada génèrent des milliards de dollars en activité économique chaque année. Pourtant, même ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la valeur de la nature, car de nombreux avantages que les gens tirent de la nature – comme l’amélioration de la santé et du bien-être – n’ont pas de place sur le marché.
En conséquence, la valeur de la nature reste souvent invisible dans les systèmes utilisés par les gouvernements pour évaluer les projets, fixer les priorités et décider où orienter les investissements publics.
La nature est une infrastructure

Les gouvernements tiennent rarement compte des infrastructures naturelles de la même manière qu’ils tiennent compte des routes, des ponts ou des bâtiments publics. Lorsque les écosystèmes n’ont aucune valeur financière visible, leur destruction peut paraître peu coûteuse sur papier.
Cet écart comptable renforce un faux choix entre développement économique et protection de l’environnement. Non seulement des écosystèmes sains soutiennent l’agriculture, les pêches, la foresterie, le tourisme, le transport et les infrastructures communautaires, mais ils réduisent également les risques et les coûts publics que les gouvernements devraient autrement absorber.
Bien que les coûts publics de la destruction des écosystèmes ne soient pas immédiats, ils sont bien réels. Ils apparaissent plus tard par le biais de la réponse aux catastrophes, de demandes d’assurance plus élevées, de réparations d’infrastructures, de perte d’activité économique et de pressions sanitaires.
Si la nature est une infrastructure, les gouvernements doivent la financer avec la même cohérence qu’ils accordent aux autres priorités nationales.
Ce que les gouvernements choisissent de financer

Les gouvernements investissent régulièrement et à long terme dans la défense, l’énergie, l’intelligence artificielle et le développement industriel. Les budgets des gouvernements révèlent des priorités politiques – il ne s’agit pas d’une allocation arbitraire de fonds.
Prenons l’échelle à laquelle le gouvernement fédéral finance d’autres secteurs. Il a fourni 25 milliards de dollars sur trois ans pour établir le Fonds pour un Canada fort, ont engagé jusqu’à 700 millions de dollars pour la Stratégie sur la capacité de calcul souveraine pour l’IA, ont investi 38,6 milliards de dollars pour le NORAD (Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord) sur 20 ans, ce qui représente un peu moins de 2 milliards de dollars par année et est également légèrement inférieur au financement total accordé à la nature pour les trois prochaines années.
Bien que ces chiffres couvrent des périodes et des formes différentes de finances publiques, le contraste est révélateur.
Lorsque le gouvernement classe une question comme essentielle, il crée des institutions autour de celle-ci, établit un financement à long terme, accepte des coûts initiaux importants et planifie à travers les cycles politiques.
Un financement cohérent est essentiel
La stratégie fédérale de protection de la nature a été bien accueillie, car elle promettait 3,8 milliards de dollars sur cinq ans.
Mais la protection de la nature à long terme ne peut pas compter sur un financement qui se termine après un cycle fixe de cinq ans. L’intendance, la restauration et la gestion des aires protégées nécessitent des investissements stables et continus bien au-delà des engagements de financement à court terme.
La nature reçoit rarement ce degré d’engagement.
Les programmes de conservation doivent prouver encore et encore leur valeur économique et être en concurrence pour obtenir un financement temporaire. Les personnes qui présentent une demande de financement sont censées entreprendre une gérance à long terme tout en dépendant d’ententes à court terme. Lorsque le financement arrive à échéance, les projets peuvent stagner, et les relations tissées au fil des ans peuvent être perturbées.
Ces priorités devraient clairement recevoir un financement public – le Canada a besoin d’infrastructures fonctionnelles, de développement économique et de sécurité nationale. Là n’est pas la question. Le gouvernement sait comment planifier à grande échelle lorsqu’il en a la volonté politique.
La question est plutôt de savoir si la nature sera traitée comme l’une de ces priorités.
L’investissement fonctionne mieux lorsque les communautés décident

Le financement à lui seul ne suffit pas. La façon dont le gouvernement investit et qui détient le pouvoir décisionnel détermine également si la conservation peut offrir des avantages durables.
Des études de cas dans Largement appréciées mais insuffisamment valorisées montrent que les avantages durables nécessitent un investissement durable. Le financement à long terme dans la forêt pluviale du Grand Ours a attiré des investissements supplémentaires et a appuyé l’intendance dirigée par les Autochtones. Des décennies de soutien constant ont contribué à faire de Gros-Morne un pilier de son économie régionale.
Pour reproduire ces réussites dans l’ensemble du Canada, il faudra un financement qui corresponde à l’ampleur et à la durée des travaux. Si la nature est un bien national, son financement doit refléter l’ampleur et la permanence de la responsabilité.
Qui paie quand la nature est sous-financée?
Lorsque les gouvernements sous-financent la nature, les coûts se déplacent vers les municipalités aux prises avec les inondations et la chaleur extrême; vers les ménages confrontés à des coûts d’assurance et de rétablissement plus élevés; vers les communautés rurales, nordiques et côtières dont l’économie dépend de terres et d’eaux en bonne santé; vers les générations futures qui héritent d’écosystèmes plus coûteux – et parfois impossibles – à restaurer.
Ces coûts ne sont pas répartis équitablement. Comme l’indique le rapport de la SNAP Canada intitulé Là où on se sent le mieux, l’accès à la nature, ainsi que les avantages pour la santé et le bien-être qu’elle procure, sont déjà inégaux partout au Canada.
Le sous-financement permet au gouvernement d’enregistrer des dépenses moindres aujourd’hui tout en laissant les collectivités absorber des coûts importants demain. Investir dans des écosystèmes sains dès le départ aide à réduire les coûts futurs et à renforcer la résilience des collectivités.

Les budgets doivent tenir leurs promesses
La stratégie Une force de la nature offre au gouvernement fédéral un cadre pour reconnaître les contributions économiques de la nature et présente une vision ambitieuse pour la protéger, mais les engagements ne sont crédibles que dans les budgets qui les sous-tendent.

Cela signifie un financement stable qui se poursuit au-delà d’un cycle politique, des échéanciers transparents pour le versement des fonds, le maintien de l’appui à l’intendance dirigée par les Autochtones et la garantie que les communautés disposent des ressources nécessaires pour transformer les engagements nationaux en protection sur le terrain.
La pression du public peut aider à réduire la distance entre une annonce et sa mise en œuvre.
Les Canadiens et les Canadiennes ont le pouvoir de demander à leurs représentants comment les budgets à venir financeront les promesses de conservation existantes du pays, notamment en exigeant des rapports clairs sur les résultats, en remettant en question les compressions qui minent ces promesses et en insistant sur le fait que l’infrastructure naturelle est une priorité nationale.
Nous savons que la nature génère des bénéfices économiques, sociaux et environnementaux, ce qui met en évidence le faux binaire entre développement économique et protection de l’environnement. La question non résolue est de savoir pourquoi les gouvernements continuent de financer cette protection en deçà de son importance.
La nature est une richesse publique, et les Canadiens et les Canadiennes ont tout à fait le droit de s’attendre à ce que les gouvernements la gèrent en conséquence.

