Quand des politiques poussent des espèces vers l’extinction, qui en paie le prix?

Faune | Gouvernement et politiques

Isabelle Groc |

Le recul des protections environnementales menace des espèces d’une importance cruciale

À en croire le discours ambiant, affaiblir les mesures de protection des espèces serait le prix à payer pour accélérer le développement. Mais qu’arrive-t-il lorsque cette déréglementation menace la faune et les habitats naturels dont nous dépendons — l’environnement sain que nos enfants et petits-enfants sont en droit d’hériter?

C’est la question à laquelle le gouvernement fédéral doit maintenant répondre depuis qu’il a lancé, en mai dernier, une consultation sur des réformes qui permettraient d’accélérer la réalisation de grands projets industriels en dérogeant à certains règlements environnementaux.

Dans les régions où des espèces peinent déjà à survivre, les modifications proposées permettraient aux entreprises et aux gouvernements d’ignorer d’importants règlements, comme la Loi canadienne sur les espèces en péril. Autrement dit, des projets de développement industriel susceptibles de conduire une espèce à l’extinction pourraient être approuvés en toute légalité.

Les conséquences sont bien concrètes : ces changements risqueraient d’entraîner la perte irréversible d’espèces sauvages parmi les plus emblématiques du Canada et provoquer des effets en cascade dans l’ensemble des écosystèmes.

La protection des espèces passe par la protection des habitats

Une espèce « clé de voûte » est une espèce dont la disparition compromettrait la structure et le fonctionnement d’un écosystème. Les grizzlys et les épaulards, par exemple, jouent un rôle essentiel en tant que prédateurs : en contribuant à réguler les populations de proies, ils maintiennent l’équilibre des réseaux alimentaires et la santé des écosystèmes.   

Lorsque les écosystèmes se dégradent et perdent de leur résilience, la population canadienne en ressent aussi les effets : les pêches sont moins abondantes, la qualité de l’eau se détériore, la vulnérabilité aux inondations et aux feux de forêt s’accentue et les possibilités économiques liées aux ressources naturelles diminuent, entre autres conséquences. 

Épaulard résident du Sud

Au large de la Colombie-Britannique, les épaulards résidents du Sud, une espèce en voie de disparition, sont déjà menacés par l’effondrement des populations de saumons, la pollution sonore et les déversements d’hydrocarbures et d’autres contaminants. Ils sont maintenant moins de 75 individus et, dans un contexte où leur survie tient à un fil, l’augmentation du trafic de pétroliers pourrait sceller leur disparition définitive.

L’expansion portuaire pour le Terminal 2 à Roberts Bank et le projet de pipeline vers la Colombie-Britannique ne feront qu’aggraver leur situation déjà précaire, faisant de leur habitat une véritable autoroute maritime où les risques de déversement seront encore plus grands.

Les épaulards ont besoin d’espace pour chasser et rétablir leurs populations, raison pour laquelle il est si important de protéger leur territoire. Sans la protection assurée par la Loi sur les espèces en péril, un développement non encadré dans l’habitat principal de ces épaulards pourrait avoir des effets dévastateurs sur cette espèce et sur bien d’autres dans la région. 

Le caribou et ses sous-espèces

Les caribous ont besoin de vastes territoires intacts pour soutenir leurs hardes. L’aire de répartition des caribous couvre la majeure partie du Canada et touche chaque province et territoire, à l’exception du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard. En raison de cette vaste répartition, les caribous sont confrontés à de multiples pressions liées au développement industriel partout au pays.

L’expansion industrielle liée aux activités minières, aux pipelines et aux routes peut fragmenter leur habitat, dégrader leurs sources de nourriture et perturber d’importants corridors migratoires. Le développement de ces infrastructures force les caribous à emprunter d’autres routes et à se nourrir dans des secteurs moins sûrs, ce qui les rend plus vulnérables aux prédateurs.

La harde de Bathurst a connu un déclin de 98 % depuis les années 80 : autrefois constituée de 400 000 individus occupant un territoire du nord de la Saskatchewan jusqu’au Nunavut,

elle comptait moins de 4 000 têtes en date de 2025. De nombreux facteurs ont contribué à ce déclin, mais des recherches indiquent que l’expansion des infrastructures liées à l’exploitation des ressources naturelles, notamment les routes et les mines, a accentué la perturbation de l’habitat et entravé les déplacements des caribous à l’intérieur de leur aire de répartition.

Protéger les habitats et les espèces tout en favorisant la croissance économique

Nous pouvons favoriser la croissance économique sans affaiblir les protections environnementales ni mettre en péril des espèces importantes. Les mesures de protection de l’environnement ne sont pas un obstacle : elles préservent les systèmes naturels dont nous dépendons pour notre eau potable, notre air pur, notre alimentation et nos économies locales, notamment les pêches. En protégeant la faune, nous protégeons aussi les forêts, les rivières, les océans et les prairies dont dépend notre qualité de vie.

Un Canada fort ne se bâtit pas en sacrifiant la faune et les habitats naturels.

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